Verão

21 août 2017

Non classé

 

J’étais arrivé là, par hasard croyais-je, mais plus sûrement par habitude, par les voies de ce vice
semblable à l’enchaînement de la marche et qui, me faisant jeter un « oui » irrésolu après l’autre,
me conduit si souvent en des lieux où l’ennui menace de m’achever. Quel qu’ait été le parcours,
j’étais là – bien là – de ma propre absence de volonté pourrait-on dire, et il ne me restait plus qu’à
trouver quelques choses à y voir et à y faire.

*

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*
Le temps était maussade ; le gris du fleuve et des quais crasses interrogeait mollement le front bas et
pâle du ciel. Il faisait froid, humide et déprimant. J’apercevais, de mon banc, la ville au-delà des
parapets, banalement laide.

Je laissais se gaspiller ainsi les minutes dans une espèce d’hébétude vengeresse, quand il m’apparut
soudain, au milieu du camaïeu révoltant de cet été avorté. En réalité, il devait être là depuis quelque
temps déjà, posant devant ce paysage fade, se prêtant avec bienveillance au jeu de sa compagne qui
tentait de faire entrer au mieux sa masse de peau cuivrée dans l’arrière-plan des toits verts et des
murs sales.
Il n’était pas beau, et son corps trop musclé n’entrait certes pas dans mon canon. Je me trouvais
pourtant entièrement happé par sa vision. Tranchant de toute la rondeur sourde de sa complexion et
du noir profond de sa chevelure crépue sur la torpeur chromatique de la ville, se détachant
violemment sur la morosité de cette journée sans désirs et sans intérêts il me semblait qu’il irradiait
l’air de bouffées de cannelle ou de benjoin.
Ils repartirent vite. Si peu qu’il soit resté, sa présence avait rempli plus d’espace que l’entière
matinée que je venais de passer à errer. Pas un instant nos regards ne s’étaient croisés.
*
Plus tard – l’épisode désormais bien enfoui sous l’épaisseur d’heures d’ennui soigneusement
entassées – je me présentai à dîner dans un restaurant à l’autre bout de la ville. On me plaça au
milieu de la pièce, moyennement large, et je choisis, par je ne sais quel instinct, tournant le dos à la
porte, de m’installer face au mur de fond et au comptoir. Entre deux tentatives de déchiffrement du
menu, je laissais mon regard explorer la salle, et ses occupants. Je fut sidéré de découvrir, qu’au
fond, placé à deux tables de moi, il me faisait à nouveau face. Je crois qu’il me fallut quelques
instants pour me reprendre et que je restai ainsi quelque temps médusé, figé dans le brouhaha
général.
Il était seul et en était presque arrivé au terme de son repas. Contrairement à ce matin, sa figure ne
contrastait nullement avec le milieu ambiant : le restaurant, était plein d’animation, gonflé de
couleurs et d’odeurs chaleureuses, vibrant de tintements gais et de rires. Il se perdait presque dans
cette atmosphère, comme s’y fondant. Et cependant mon regard ne pouvait se détacher de lui. Il
s’en aperçut et, indifférent en apparence, le soutint à plusieurs reprises, sans insistance. Je
commandais un dessert au serveur un peu interloqué. Lorsque l’inconnu demanda l’adition et
s’apprêta à se lever, j’étais déjà prêt à le suivre – où qu’il allât.
Il ne fallut pas aller bien loin d’ailleurs. Le restaurant se trouvait à quelques embranchements du
parc qui séparait la ville du quartier universitaire – véritable poumon de la cité. Il s’y rendait
visiblement et nous le traversâmes. Mon pas, peu discret, le suivait à une distance raisonnable. Je le
perdis de vue à un détour du chemin ; au bout de quelques pas, je le retrouvais qui l’attendait
adossé à un arbre.

Ce qui s’ensuivit n’avait rien de nouveau, ni dans les gestes, ni dans les circonstances. J’étais
cependant dans un état d’excitation inédit, pris d’une étrange sorte d’ébriété. Quelque chose de son
odeur, du glabre de sa peau, de la température de son corps, de ses mains posées sur ma tête, sur ma
nuque, sur ma joue, me faisait m’abandonner à un degré que je n’avais pas connu jusqu’alors – et
dont je n’ai jamais pu retrouver plus qu’un écho. J’étais littéralement absorbé par l’union à ce corps,
passionnément abîmé en lui, en moi m’abîmant en lui. J’étais traversé d’étonnantes visions –
presqu’hallucinatoires. Il posait sur l’autel de mes lèvres un candélabre ardant d’un feu secret et
j’étais transfiguré en quelque monumental édifice de lumière. Je me voyais transporté au sein d’un
carnaval, dans un univers d’odeurs et de bigarrures, de rythmes et pulsations nouvelles, affolants,
étourdissants.
*
Nous nous séparâmes sans un mot. Je rentrai, vidé.
La page était définitivement tournée.
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