Pisse tu pleureras moins

21 août 2017

Non classé

Rouleau extra confort de qualité supérieure

quadruple épaisseur

 

    Ma respiration était saccadée. Les quatre murs blancs du cabinet lui donnaient de l’écho. Ça m’avait pris comme ça. J’étais sur le trône après une belle journée d’août et j’ai craqué.

    Je venais de déchirer une feuille de papier, j’étais décidé. J’étais dans l’intimité blafarde des toilettes communes d’un foyer de jeunes travailleurs. J’aurais dû me retenir, pourtant je me suis laissé aller. Je n’en suis pas fier, j’ai laissé une vague me traverser.

    J’étais assis sur la lunette en plastique. J’avais encore le feu au front de cette journée passée à courir, métro, pavés, bitume. J’avais les yeux en feu à cause de la poussière qui se soulève de la ville. J’étais plein de soleil.

    J’avais traversé l’hiver. J’avais passé un an à étudier dans une salle sans jour pour venir ici. Trois mois déjà, à dormir dans ce petit lit, dans cette petite chambre. Trois mois à courir jusqu’aux toilettes au bout du couloir. Trois mois à trottiner le matin jusqu’à un bureau mal éclairé. Les ordinateurs y perdaient leur souffle dans une chaleur tropicale. C’était le prix du précieux sésame du « stage ». Je me suis senti seul.

    Je ne me suis pas senti seul de la solitude des grandes villes-fourmilières. J’avais perdu en moi cette joie d’être avec moi-même. J’étais seul, profondément.

    J’étais un étranger, débarqué d’un pays imaginaire qui s’était dérobé pendant mon absence. Je résonnais sans personne pour accueillir mon tremblement et y ajouter le sien. Pas d’unisson.

    Depuis trois mois, j’avais remonté mes ressorts, tiré les leviers pour parler avec mes camarades d’humanité. Ils me répondaient et j’avais même des interactions agréables, mais rien ne résonnait.

    J’avais ri, j’avais discuté avec animation, j’avais débattu, en surface. J’étais resté prisonnier de la fine vitre qui me sépare du Monde. Personne ne semblait s’en rendre compte ou s’y intéresser.

    De l’autre côté qui m’avait laissé m’approcher ? Qui m’aurait laissé, avec une brique et un fil à plomb, pour sonder leurs abîmes ? Qui me voudrait comme ami ? Qui voudrait d’un ami comme moi ?

    C’était cette dernière pensée qui me fit craquer la feuille de papier hygiénique. Je tremblais. Je sentais l’espace entre mes côtes rétrécir et grandir en saccades.

    J’étais coincé sur un disque en plastique blanc, dans un cabinet rectangulaire au quatrième étage d’un immeuble du cinquième arrondissement d’une ville qui me brûle la trachée. Je sanglotais sans pleurer et il n’y avait personne à qui j’avais envie de parler.

    Il y avait eu une personne, mais elle m’a oublié. Et moi, j’ai oublié comment lui parler. J’ai oublié comment parler à la seule personne qui m’avait fait me sentir chez moi. Ma terre familière, qui s’est dérobée.

    Le tremblement de mes côtes a migré vers mon ventre, puis mes jambes. Mes jambes qui m’avaient porté si loin, pliées par-dessus un pot en faïence. Soudain, quand le tremblement eut atteint mes pieds, ma vessie se relâcha dans un déferlement libérateur et un soupir.

    C’est ça, pisse tu pleureras moins !

Michi Kreber

 

Inscrivez vous

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Sarah SAKR |
Passions au bout des ... |
Eda&Nur |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | EAUfeuTERREeau
| Leblogdemissdream
| Mybluesky